Ne bat plus mon coeur bat mon coeur

Si peu de liberté
à peine de vie
chagrin
chagrin immense
intense chagrin
à peine si dans son tumulte à lui
on entend sa voix à soi

 

ne bat plus mon cœur bat mon cœur
ne bat plus mon cœur systoles et diastoles, oreillettes et valves, bat mon cœur clapotement de l’eau sur le flanc de la barge, battement de la flamme dans le photophore, galop de chevaux sur les rives de Loire et dans les plaines jaunes alentour de mon village Uttar Pradesh et dans les champs tout autour de Philadelphie où pousse le gardénia, et cœur du passereau et cœur sous coquille escargot ou carapace tortue
et sur mon cœur de la boue
sur mon cœur jusque dans mon cœur, de la boue, de la boue comme sur le pan de la robe, sur les chausses et les chaussures, de la boue de Loire d’aval en amont, de Nantes à Blois, et encore de la boue des parents qui me firent, de la boue additionnée, amalgamée, fusionnée par Marguerite de Foix et François de Montfort puis par moi incarnée chair et os et cœur et boue ce 26 janvier de quatorze cent soixante-dix-sept alors que l’aube était bien loin encore

 

mais viendra-t-elle ?
les photophores qui portent la lumière et brûlent les ombres de la nuit poindront-ils ?
et cette boue
mon baptême ne la lave pas, ni même ce qu’on donne à une duchesse ; le chant, la danse, la broderie, les offices religieux, la lecture, l’écriture ? il me faut encore attendre, mais loin sera que l’écriture me permette de séparer l’ombre de la lumière au sein de la nature et sous mon sein, de les séparer comme le peut le photophore, mieux, comme le peut le je, afin d’être comme le passereau qu’attirent la lumière et le pain et les miroirs
et aussi de la boue
dont nous sommes tous pleins et qui est la fange de nos gestes et des gestes des autres aussi, de la boue de nos pensées et des pensées des autres aussi, de la boue de nos peurs, de nos dénuements et de nos hontes
et encore disons-le, oyons-le
de la boue de notre saccus merdae à quoi on oppose chastement le noli me tangere afin que saleté se confonde et se fonde en grandeur
ô comme notre voix donne le change !
comme elle passe à travers le tumulte
du chagrin immense
intense chagrin
et dans tout ceci j’ai un cœur de pierre
un cœur seul comme les pierres, muet comme les pierres, comme les pierres qui sont de la boue durcie, de la boue endurcie, débris sans forme dont les veines luisent faiblement et font petits signes indéchiffrables dont les eaux et les foudres du ciel menacent le dessin, cependant les hommes ni leurs guerres ni le parler de leur langage ni leurs mains ni leur oubli ne savent polir la pierre, seules les années réussissent à le faire

 

mon temps y parviendra-t-il ?
et autour tout autour de cette pierre
je suis un grand appétit pour la parole écrite qui est une beauté qui devance le monde des hommes, une beauté fascinante et une nécessité, jamais une lassitude, un jour je peindrai, écrirai et enluminerai un jardin où les facultés et les libertés de la parole seront plus agissantes que le glaive et le feu
quelques printemps maintenant
un nouvel hiver est là et bientôt je deviendrai un enjeu, un pion ! que l’on poussera du doigt et dont on se servira jusqu’à me fiancer et marier
cependant que grandit mon corps
qui n’a que peu d’enfance entre vêpres et nones et psaumes, n’a pas d’adolescence entre les pointes des lances et celles des hommes dont les yeux sont pleins de flammes, mon corps, cet instrument du pouvoir, un enjeu politique, un jeu phallique ! mais cela n’est pas déjà l’heure

 

dans la pierre de mon cœur
jaillissent de grands paysages pâles qui doucement se colorent, ce n’est pas l’hiver, ce n’est plus les ombres de la nuit qui ont brûlé dans les photophores, c’est l’aube, enfin l’aube, toujours l’aube, la promesse, sans cesse la promesse, les grands paysages montent de l’océan ou arrivent de la lande couverte de bruyère, c’est l’aube, enfin et toujours l’aube, grands paysages et océan et bruyères et promesses brillent de rosée
ce n’est pas l’or et l’hermine
ce sont la bruyère, l’océan, ce n’est pas déjà le jardin où les facultés et les libertés de la parole seront plus agissantes que le glaive et le feu, c’est la fugue, la fuite que je ne ferai jamais, c’est bien avant l’or en couronne, l’hermine en manteau, l’or en menottes, l’hermine en linceul, bien avant les enfants mes enfants
un peu de printemps encore
un nouvel hiver est là, ombres lentes et longues, et voilà qu’on pousse le pion, le pion ! que l’on fiance au fils du roi d’Angleterre, au duc d’Orléans, à Maximilien de Habsbourg et à un Rohan
alors je suis morte
bien souvent morte alors, comme une pierre, sans que cela ne m’inquiète, jamais ne réglant alors mon œil nu à nouveau vers le ciel, sans espoir de pouvoir toucher le bleu ou les étoiles ou Dieu, morte bien souvent, une chose retirée et noire dans le noir, repliée sur moi-même, et tout ce que j’ai à voir est que l’air est noir

 

un jour les photophores sont là
qui ont brûlé les ombres de la nuit, et c’est une nouvelle aube, et je me rends compte que je suis dotée de paradis mais que cela ne me suffit pas, ne suffit pas à mes mains, à mes yeux ne suffit pas, ma pierre ne satisfait pas, ma boue ne repousse pas, c’est que le paradis est peu, c’est que l’âme est peu, l’âme est gourde, elle n’a pas de nerfs, les veines de l’âme sont figées, l’âme pose déjà pour la statue de pierre de la future reine lorsque la coque creuse de son corps sera sculptée
et je n’ai en moi
outre l’ombre fangeuse, que mon cerveau, et je laisse mon cerveau aller de l’avant, mais beaucoup de piquets pour le retenir, peu de langage pour le soutenir, peu de songes pour l’entretenir, cependant quelque chose bouge en moi, un sens en éveil, en émoi, un instinct de danse, une aptitude d’oiseau, un chant qui a faim de picorer, un souffle qui rêve de mordre à pleines dents, un tressaillement, un rictus, un soupçon qui comme un doigt vient gratter mes yeux, vient fouiller en moi, écarter les boues, creuser la pierre
c’est ainsi qu’en la boue
et la pierre de mon corps
je découvre mon cœur

 

et déjà dans mon cœur
quoi qu’on en dira, quoi qu’on dira de lui un jour et pour des siècles qu’il est cœur chaste et pudique, juste et benoît cœur, dans mon cœur est déjà le jardin où les facultés et les libertés de la parole sont plus agissantes que le glaive et le feu, que la prière et l’encens, oui, grand oui ! est là en mon cœur le verger des heures, le verger de mes heures en mon cœur, des allées d’arbustes et d’arbres touffus, des parterres bien dessinés et plantés de fleurs sauvages ou cultivées, y vivent insectes et petits animaux campagnards ; papillons de jour et de nuit, libellules, sauterelles, coccinelles, mouches, abeilles charpentières, grillons, chenilles, perce-oreilles, gendarmes, lucanes, bourdons et serpents, lézards, orvets, grenouilles, écureuils, lapins, araignées, singes et tortues et escargots, tous deux dont le cœur est fermement mis sous carapace ou coquille qui sont peau en pierre
s’il y a un paradis sur terre
c’est bel et bien celui-ci, oui, grand oui ! ce jardin, ce verger de mes heures en mon cœur où j’apprends de la tortue et de l’escargot
à peine un printemps encore
un nouvel hiver déjà, ombres longues et lourdes, et voilà qu’on pousse à nouveau le pion, le pion ! qu’on marie, qu’on maltraite, jusqu’à le faire reine
cependant que mon cœur est en mon corps
qui est non son écrin, non sa coquille ou carapace, mais son sac confisqué et offert et épousé par Charles VIII puis Louis XII, mon corps dont on se passe le sac contenant la boue et la pierre et le verger de mes heures en mon cœur, corps qu’on examine qu’on domine, qu’on attache, tache ! qu’on couche, touche ! qu’on salit, saillit ! sur des lits de sable de Loire, sur des herbes, sous des étoiles arrachées, dans des velours et des draps que flagellent les flammes des feux, corps où l’on pénètre avec pour seule famine celle que parvienne la paix entre duché et couronne, entre Bretagne et France, ceci afin que cessent de s’entrechoquer les hommes de feu qui ne sont pourtant pas au Diable, afin qu’ils ne chevauchent plus étoupe noire dans le vent, haubert et casque et broigne et lance tendue, afin qu’ils descendent de cheval en un jardin, écrivent de petits mots sur des feuilles qu’ils confient au courant qui les porte à des dames dont le cœur est penché sur le fleuve
cela, cela !
ces sornettes, cette boue, cette merdae ! qu’on dit dans des paroles où l’ombre ne quitte nullement la lumière au sein de la nature et sous mon sein où est mon cœur
et dedans mon cœur
le verger de mes heures en mon cœur s’est claquemuré, ont fugué insectes et petits animaux, et tout autour de cette absence, de cette béance, de cette plaie, mon bras ganté jusqu’au coude, mon cou fermé d’hermine, l’haleine des hommes telle celle du loup, haleine pleine de dents et de griffes, de pouvoir et de gloire, et maintenant mon cœur tel une pierre sous l’anesthésie de mon corps, tout entouré de bandelettes de momie, c’est que le froid est trop fort, trop forte la peur, c’est que chagrin immense, intense chagrin, monde de neige, monde de loups dans la neige, monde où le fer de l’arme est de la gloire mieux que la soie de la mitre et l’or de la crosse, mieux que la pierre polie, que la boue agencée de la parole écrite, monde où l’on offre des dépouilles d’oiseaux et des pierres plates à la croix
je suis sous mes bandelettes de momie
je ne suis nulle part chez moi
je ne suis que si peu en moi
où ?
où suis-je ?
je ?
je ne suis que si peu moi
et ne dîtes pas de moi !
que ma préférence va d’aller yeux fermés à la recherche de l’obscur, jamais, jamais ! je n’ai fait sertir de larmes à ma couronne !
et là maintenant mon cœur
que ne tiennent plus mes mains, qu’elles n’enveloppent plus comme une barque, un berceau, il y a un vide, je suis si vulnérable, je suis une blessure, qu’on me laisse partir, je suis une blessure, je veux m’en aller, je veux être une blessure qu’on laisse partir, je veux glisser sur la Loire d’amont vers l’aval, m’enfoncer en elle de Blois à Nantes, m’éloigner de vous, m’éloigner de moi
et parfois mon cœur, est-ce mon cœur ?
revient dans sa ville d’enfance, revient jusqu’aux sanglots
et parfois en mon cœur, est-ce que c’est en mon cœur ?
en moi, dans une marge fangeuse en moi, l’image de celle que je pourrais estimer, absente dans l’espace, absente dans la mort, présente dans le mot, petit alter de moi qui n’est jamais sorti de la boue
et parfois mon cœur, est-ce mon cœur ?
entre dans le soir, parmi les oiseaux qui ne volent plus mais marchent et se taisent
et dans mon cœur, est-ce mon cœur ?
je tente de faire mon nid fait de brindilles happées une à une alentour, et de ces bouts de ficelles à quoi je m’accroche lorsque le malheur survient, lorsque de nouvelles absences s’ajoutent aux absences, je parle de vous mes enfants en allés

 

de son côté mon esprit
a ses racines dans mon cœur, je le sens, je le sais, et mon esprit se nourrit de mon cœur tout comme un parasite, et je le sens et le sais, l’esprit profite du cœur riche sans rien lui donner, et lorsque le cœur faillit, l’esprit s’émacie sans lui porter secours, s’amaigrit, perd tous les muscles de sa volonté, toute la souplesse de ses images, tout l’élan de ses désirs
et je me demande
où sont-ils les mots ? dans quelle boue se tiennent-ils debout ? quels sont les mots entravés ou les mots libérés, les dons modestes, les brèches hospitalières, les cassures avenantes qui apprendront le rien à mon cœur ?
à peine des bourgeons
feuilles et fleurs, un nouveau frimas de nouveaux verglas, ombres lourdes et qui lacèrent, et c’est le 9 janvier de quinze cent quatorze, mon cœur, est-ce mon cœur ? dit : voici une femme, en son corps modelé dans la boue est son cœur en sa solitude de pierre, en ses reins est une autre pierre qui est la pierre de la gravelle, n’est-ce pas la pierre qu’est son cœur ? contre quoi sa vie s’épuise, s’amenuise, cependant qu’aux confins de son corps ses pieds disent qu’ils sont parvenus au bout du chemin
la tristesse du chien qui passe
c’est aussi la mienne
le jardin
quel jardin ?
le verger
quel verger ?
plus rien n’invente plus les fleurs
il ne s’agit pas maintenant d’inventer des terres, des boues qui inventeraient des fleurs
dès lors qu’on est monté au ciel
et quand bien même le ciel s’est paré de trois soleils et de trois lunes, que reste-t-il ? dès lors qu’on est devenu une trainée rayonnante autour de deux cathédrales, que reste-t-il ? dix doigts vides lavés à l’eau et au vin, une bouche cousue, l’organe creux et musculaire qu’est le cœur gavé de myrrhe pure, de cannelle broyée, d’aromates et de sel, et puis quoi ? une médaille, un tableau, un écrin, le récit d’une descente en bateau le long des eaux de Loire d’amont en aval, un livre de grandes heures où sont peints inertes et raides ! insectes et petits animaux campagnards ; papillons de jour et de nuit, libellules, sauterelles, coccinelles, mouches, abeilles charpentières, grillons, chenilles, perce-oreilles, gendarmes, lucanes, bourdons et serpents, lézards, orvets, grenouilles, écureuils, lapins, araignées, singes et tortues et escargots tous deux dont le cœur est fermement mis sous carapace ou coquille qui sont peau en pierre
demeurent aussi
en quelques têtes – mais sont-ce des têtes ces crânes privés de cœur et d’esprit ? – quelques petites choses qu’elles accommodent à leur gré afin qu’elles apportent confort et alibis et jolis sentiments dont se gargarisent et se couvrent quelques rongeurs de provinces et pilleurs de pays et radoteurs d’église et gobeurs de bluettes
cependant que je suis aussi, aussi !
sur la rive de la mémoire, sur la rive des poèmes et des sonates et des peintures et des pies sur les tombes, sur la rive silencieuse du silence tiède et de la pénombre oisive où la pensée se plaît à penser
et j’ai eu le temps de déposer en mon cœur
la liste de mes adieux : adieu à la petite image de tortue et escargot glissée dans un livre, adieu à l’art qui est quelque chose même si on dit que Dieu est tout, adieu à la bruyère, au sel, à la terre du bout de mon monde, adieu à l’enfant Claude et adieu à l’enfant Renée, adieu à la boue qui est toutes les boues, celle qui est sur les cœurs jusque dans les cœurs, celle qui est sur le pan de la robe, sur les chausses et les chaussures, celle de la province Bretagne et celle de la Loire d’amont en aval, et encore celle qui est la boue des parents qui nous font, de la boue additionnée, amalgamée et un jour séparée, soustraite par la mort, et adieu à Je ne sais quoi qui est un quelque chose comme l’air en nous
ne bat plus mon cœur bat mon cœur
ne bat plus mon cœur systoles et diastoles, oreillettes et valves, bat mon cœur clapotement de l’eau sur le flanc de la barge, battement de la flamme dans le photophore, galop de chevaux sur les rives de Loire et dans les plaines jaunes alentour de mon village Uttar Pradesh et dans les champs tout autour de Philadelphie où pousse le gardénia, et cœur du passereau et cœur sous coquille escargot ou carapace tortue
et sur mon répondeur automatique
on peut entendre Ici Anne de Bretagne alias Phoolan Devi alias Billie Holiday alias tant et tant d’autres, alias jamais passereau, alias jamais tortue et escargot, en ce moment je marche le long de courants d’air, les arbres sont grands, plus grands que les hommes, leurs cimes font des vagues, leurs murmures apaisent, mais que faudrait-il ? faudrait-il que la terre sur elle-même se retourne pour que les glaciers, tous les glaciers, toutes les pierres gelées en tombent ? que faudrait-il ? que faudrait-il ?
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