nous ne sommes pas des héros (début)

Saint-Calais / 20 marS 2017

Et c’est maintenant le premier matin du printemps. Le fond de l’air est frais et le fond de l’air est sur le qui-vive. D’être sur le qui-vive tel est le fond du temps. En tension. Cependant que se feuillent les saules, et cela arrondit les angles du monde, que rosissent quelques arbres en rangs d’oignons, et cela met un terme au trou noir de l’hiver. Tandis que ne sont toujours pas des héros les canards qui déguerpissent à la première main levée. Alors qu’ils commencent à se mettre en amour. Sans souci du regard des hommes ni de celui du siècle. Tout comme ne se soucie de rien celui qui lit. Ni celui qui plante des arbres. Ni celui qui monte à cheval. Alors que toujours et sans cesse et sans dis- continuer et sans se lasser et nalement sans trop d’espoir le Petit Poucet grimpe au haut d’un arbre pour voir s’il ne décou- vrirait rien ; ayant tourné la tête de tous côtés il voit une petite lueur comme d’une chandelle, mais qui est bien loin par-delà la forêt.* Alors que sous les canards passent des gardons, qui ne sont pas des héros, et que personne ne voit. Avec des couleurs et des gestes que personne ne voit. Laissant derrière eux un sil- lage d’eau verte sombre et nacrée, à la fois énervée et visqueuse. Que personne ne voit. Que personne n’entend. Que personne ne pense. Alors que passent les oiseaux migrateurs. Qui ne sont pas des héros. Dont la trajectoire est aussi évidente qu’unanime. Comme celle du nouveau-né. Et celle des saisons du soleil. Et celle des camions qui passent ici. Et aussi et encore tout ce que l’on ne voit ni n’entend. Tout ceci qui raconte la vie en images et en sons. En alphabet pour les yeux, en braille pour les doigts, en silence, beau silence pour le songeur. Tout ceci en accéléré ou en apaisement. En fugace toujours. En passage. En instantanés mobiles. Tandis que tout un chacun tente de respirer comme une montgolfière a n de passer haut au-dessus des tensions et des angles du monde et des trous noirs de l’hiver. Inspire, expire formant le mince let d’air en avant des bouches où l’on peut voir la silhouette du canard et celle du gardon et celle du Petit Poucet. Qui ne sont pas des héros. Puisque oui, ce qui se dit dans cette bulle de vapeur aussi fragile qu’éphémère, c’est que oui, oui, nous ne sommes pas des héros.

 

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Cédric

ce que c’est que les gardons

Qu’on ne se trompe pas, au nombre beau grand nombre des choses et autres qui font le monde et défont le monde, sont les choses et autres visibles et les choses et autres pas visibles. Dans le visible du jour d’aujourd’hui de Cédric sont les mathématiques – la table de huit – l’histoire – Jules César qui a une statue en marbre au jardin des Tuileries – la géo – le département de la Sarthe avec ses trois autoroutes l’A11, l’A28 et l’A8. Dans l’invi- sible du jour d’aujourd’hui, il y a depuis une bonne demi-heure les poissons de la mare. Des gardons. Pas n’importe lesquels ; des gardons qui se gardent de mordre à l’hameçon. C’est que s’ils ignorent que l’abus de tabac est dangereux pour la santé, ils ne sont pas sans savoir que l’hameçon est très dangereux pour la vie, qu’il peut faire passer de vie à trépas sans passage ni par la réanimation ni par l’extrême-onction. Et ça, ça lui fait du bien à Cédric de ne rien pêcher. Être bredouille, c’est justement ne pas remonter à la surface ce qui ne se voit pas et ne s’entend pas. Ça lui fait le vide dans la tête. Et il aime ça, le vide dans la tête. C’est qu’il n’est pas sans ignorer que tout un tas de choses et autres guettent et sont prêtes à surgir. C’est que la tête est comme une mare. Ou comme un désert. Ou comme une salle de classe. Et qu’une espèce de monstre peut surgir. Ou une armée de légionnaires romains. Ou une cohorte de sept fois huit. Et puis de ne pas ramener de gardons pour le repas du soir, ça aussi c’est super bien, comme ça il y aura plutôt du steak haché bien cuit avec juste le sang du ketchup.

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thomaS

ce que c’est que le mal de dos

Il n’est pas un camion. Non. La preuve il a mal au dos. Souvent. Et il n’avance pas comme un camion. Non. Il avance avec son mal de dos. Oui. Et avec ses mots dans sa tête. Et il avance aussi dans les mots dans sa tête. Ce serait bien si ses mots étaient des camions. Ce serait mieux, bien mieux. Bien plus pra- tique. Bien plus fort. Mais non. Les mots n’avancent pas comme des camions. La preuve ses mots ont mal au dos. Souvent. C’est quand ses mots n’arrivent pas à bien bouger. Lorsque leurs arti- culations bloquent. Lorsque les phrases s’en vont vers nulle part. Quand les mots sont durs aussi. Et c’est peut-être le mal au dos de ses mots qui lui donne mal au dos. Peut-être. Des camions il en a toute une collection dans sa chambre. Des petits. Comme lorsqu’on est petit. Comme lorsqu’on est passionné de camions. Comme lorsque la lubie est plus qu’une lubie, qu’elle est un rêve. Un rêve qui rêve d’autres choses. Ce qui est bien, ce qui est par- fait avec les camions, c’est qu’outre qu’ils sont gros ils peuvent transporter gros. Ce qui est gros. Ce qui pèse lourd. Et pèse péni- blement. Pas que les légumes et les rochers mais aussi les idées et les pensées qui vont avec les idées. Qui parfois pèsent. Rendent un peu légume à ne pas trop bouger. Ou mettent sous des ébou- lis, ça arrive. Et les camions transportent ça et emmènent tout ça ailleurs. Et tout ça ce n’est pas sur sa carte d’identité, bien que sur sa carte d’identité il y soit en photo et pas souriant. Et s’il ne sourit pas sur la photo c’est juste parce que c’est la règle de ne plus sourire sur ces photos-là pour ces cartes-là.

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Yan

ce que c’est que la peinture

Non, non, pas du tout du tout, ce n’est pas peigner la girafe que de faire de la peinture sur toile. C’est ajouter au monde ce qui lui manque de couleurs, de formes et de saveurs a n que le monde soit bien un peu plus beau pimpant, un peu plus agréable attentionné, bien mieux ressemblant à ce qu’on a dans les pen- sées. Et les choses qui doivent être à l’ombre sont à l’ombre. Et celles qui devraient avoir une place au soleil sont au soleil. Au soleil exactement. Au soleil immanquablement. Et le monde aura beau tourner, la nuit aura beau venir, les idées auront beau changer, ombre et soleil ne bougeront plus. Aucune ombre ne sera plus errante ni accablante. Aucun soleil ne manquera jamais plus à l’appel. Et le cou de la girafe sera un cadran solaire qui marquera toujours midi pile. Mieux, le cou de la girafe sera une boussole jamais déboussolée, jamais azimutée, rien ni personne ne perdra plus le nord, rien ni personne ne sera plus jamais à l’ouest de sa vie. Et hop ! Go ! Allons-y ! Vivre n’est plus une com- plication compliquée, une obligation obligatoire, pour une fois pro tons-en ! Pro tes-en, homme ! Pro tes-en, femme ! Tel est le vœu de Yan. Pour lui, c’est sûr, mais sans doute moins pour lui que pour toutes les femmes, tous les hommes que son cœur approche. Et puis, et puis, tant qu’à faire, le cou de la girafe, que tout un chacun soit perché dessus et voie plus loin que le bout de son nez. Plus loin, là où sont les réussites insoupçonnées, les revanches sur les adversités. Exactement là où sont des jours meilleurs tout bientôt.

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Bernard

ce que c’est que les mains

Perdre son travail c’est soudain comme de voir ses deux mains se détacher de ses bras et tomber par terre. Passé une seconde de franche stupeur, on ne se baisse pas pour les ramas- ser. Et d’ailleurs à l’aide de quoi les saisirait-on ? On ne bouge pas. Pas un geste. On ne fait pas un pas de peur de perdre un pied puis l’autre. En fait, ce qui se passe réellement c’est qu’on perd un morceau de sa tête. Celle qu’on avait et qu’on avait bien tirée au l à plomb. Qui allait en avant de nous. Qui avait de forts biscotos et était capable de porter douze fois son propre poids comme la fourmi travailleuse. Alors ne pas bouger. Pour le moment pas. Pas un geste. Pas une pensée. Laisser le monde tourner autour de soi. Le soleil monter et descendre, monter et descendre. Et que la lune grossisse et rapetisse, forcisse et s’amoindrisse. Que passent les jours et les nuits. La respiration se calme, le pouls est maintenant plus régulier. Doucement une main repousse. Puis la seconde. Et les deux mains sont à nou- veau là. Les mains qui ne sont pas une mais sont multiples. Qui sont là à nouveau pour ouvrir la fenêtre, pour toucher les che- veux de la bien-aimée, saisir la tasse. Qui à nouveau ouvrent la porte. Il y a dehors un tas de belles planches. Elles sont pour le mur du garage. Viennent à nouveau les gestes. Les gestes dans lesquels la tête retrouve ses muscles, d’abord pour les gestes, ensuite pour les pensées. Demain le mur sera terminé. Demain ce sera le jour d’aller chercher un nouveau travail. En croisant les doigts des deux mains.

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Emilie

ce que c’est que le vingtième siècle

Récapitulons: Rosa, la maman d’Émilie, n’était pas déjà une maman. Elle était une jeune femme alors qu’elle quittait le Portugal avec sa maman Maria qui était maman et son papa José qui était papa. Et puis la maman d’Émilie a rencontré un mon- sieur polonais, Suzon, qui allait bientôt devenir un papa. Pas le papa d’Émilie mais le papa du frère d’Émilie, Laurent. Mais il n’a pas eu le temps. C’est que la mort est venue prendre la vie de Suzon alors que le frère d’Émilie était depuis sept mois dans le ventre de sa maman. De sa maman à lui qui un jour serait aussi la maman d’Émilie. Qui pour l’heure était veuve. Pas que veuve, maman aussi. Était aussi dans la ferme de feu son mari. Où est arrivé Jean-Pierre, le papa d’Émilie. Qui n’était pas déjà papa, jeune homme qu’il était. Le cœur sur la main, on s’en doute. Les yeux doux, on s’en doute aussi. Et de ls en aiguilles, de bottes de foin en bisous sur la bouche, le voilà papa d’Émilie. Puisque oui voilà ça y est maintenant, Émilie est arrivée. Tout ceci se pas- sait le siècle dernier en Normandie. Sous les pommiers. Tandis que de fait Émilie est mi-huile d’olive du côté de sa maman, mi-crème fraîche du côté de son papa. Une rareté. Une réus- site aussi. Et aussi une histoire et un produit du vingtième siècle. Une conséquence des hasards des chemins qui mènent moins à Rome qu’à l’amour. Cependant qu’Émilie habite maintenant par ici. Où elle est bibliothécaire. Sachant que les lectures elles aussi nous emmènent en voyages. N’oubliant évidemment pas que ses pieds peuvent la conduire où elle le souhaite.

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Alexandra

ce que c’est que la maladie

Et dans le zoo, Tapir est tapi. Tapir est malade. Il ne sort plus, Tapir. Recroquevillé dans un coin. Terré dans sa mala- die. Rabougri et faible et presque tout conquis par sa douleur. Se gardant bien de bouger, de manifester le moindre signe de vie à l’approche de sa gamelle. À peine jouant de ses prunelles. C’est qu’il voudrait bien qu’on l’oublie. C’est qu’il voudrait bien que la maladie l’oublie. C’est ça. C’est comme ça qu’il procède, en faisant l’autruche. C’est ainsi qu’il espère comme un fou. C’est cette manière-là qu’il a de résister et de se battre. Et cette immobilité, ce mutisme, sont en réalité une volonté farouche, une détermination déterminée, une hardiesse, une énergie, a n que la ruine ne le ruine. Cependant qu’il se sent le mal-aimé. Le pas bien consolé. Le très mal choyé. C’est vrai ça. Qu’est-ce qu’il fait au juste le vétérinaire ? Qu’est-ce qu’il y connaît à son mal si profond à lui, Tapir ? Est-ce qu’il croit vraiment qu’une piqûre y peut quelque chose ? Est-ce que ce n’est pas nale- ment pisser dans un violon ? Est-ce que ce n’est pas mettre un bouchon sur un volcan ? Est-ce que ce n’est pas chanter une chanson douce a n de tenter de rassasier le loup qui va bondir sur sa proie ? Mal aimé, je suis le mal aimé, se répète Tapir. J’ai besoin qu’on m’aime mais personne ne le comprend,* se répète Tapir. C’est vrai ça. Ce n’est pas une piqûre qu’il lui faut ! C’est qu’on le comprenne, qu’il lui faut. C’est qu’on le prenne dans les bras, qu’il lui faut.

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* Claude François.

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