Rien n’est écrit dans les lignes de ma main / début

… voilà ce qui se passe, ce qui finalement se passera :

le fusil n’est pas écrit dans les lignes de ma main, rien n’est écrit dans les lignes de ma main, rien n’est écrit dans les lignes d’aucune main, mensonge, terrible mensonge afin qu’on ne bouge pas, pas bouger, rester attachée au margousier, rester attachée au piquet Putti Lal, mon mari de force, mensonge, horrible mensonge afin qu’on ne sorte pas du sillon, pas sortir du sillon, pas sortir des lignes de la main, c’est écrit dedans qu’il ne faut pas sortir des lignes de la main, c’est écrit dedans que je n’aurai pas de fusil, que je suis née moins qu’un chien, que je serai violée, que j’aurai dans la bouche tant de mots inarticulés qu’ils taperont dans mes dents, taperont tant et tellement que je serai vite une sans dents

je ne connais pas le mot dulhan, femme d’un homme

je ne connais pas le mot shoh, amour

ni le mot aatma-samarpan, reddition

ni le mot bandook, fusil

mensonge, terrible mensonge : les lignes de la main sont les lignes dans le cerveau, on a la totalité de sa vie dans les lignes de la main dans le cerveau, si les lignes de la main forment un dahlia, on devient un dahlia, quand les lignes de la main dessinent, décident qu’on vivra dans les poussières ocres et collantes de l’enfance, on y demeurera, on ne laissera pas derrière soi son enfance dans la prison des castes, dans l’aphasie obligatoire de sa caste, dans la maladie incurable de sa caste, quand les lignes de la main dessinent, décident qu’on est moins qu’un chien, on est moins qu’un chien

  • fais ça
  • oui sahib
  • sinon
  • oui sahib
  • tais-toi
  • oui sahib
  • sinon
  • oui sahib
  • sinon
  • oui sahib

je ne suis pas dans les lignes de ma main dans mon cerveau, cela n’existe pas, j’aurai le fusil dans la main, je ne veux pas que les mots inarticulés détruisent mes dents, je veux des mots debout devant moi, des mots debout grâce à la langue de l’affrontement

  • va te coucher avec lui, petite, obéis
  • couche avec lui qu’on ait la paix
  • ah la belle petite pute
  • te voilà ma garce

je fais un pas, je glisse, je tombe, je me relève, je tombe, je prends une gourde, elle tombe, je fais un pas, je trébuche, je tombe, je me glisse dans l’eau de la Yamuna, je coule, je regarde un oiseau voler, il tombe, je regarde le grand margousier de notre champ, il tombe, je regarde un sari, il disparaît, je fais un pas, on me pousse, je tombe, je prends un chapatis, il disparaît, je fais un pas, on me frappe, je tombe, je ne fais pas un pas, on me frappe, je tombe, je dis un mot, le mot tombe, je tombe, Maa ma mère me dit un mot, il tombe, je tombe, Buppa mon père me dit un mot, il tombe, je tombe, c’est un jour où tout paraît rassurant, l’ombre fraîche des grands palmiers, les cris des perroquets verts qui filent au ras des arbres, l’argile du sentier tiède et doux sous mes pieds, je tombe

je ne connais pas le mot dulhan, femme d’un homme

je ne connais pas le mot shoh, amour

ni le mot aatma-samarpan, reddition

ni le mot bandook, fusil, et je connaitrai bientôt le mot bandook

et ceci, exactement, scrupuleusement ceci, avant tout et pour toujours ceci d’essentiel : je tombe parce que je suis lourde de ma vie, lourde de ma vie lourde, et je ploie sous le poids lourd de ma vie lourde, à peine si je respire, à peine si je vois un peu d’air, d’horizon ? non, d’horizon il n’y en a pas, d’horizon je n’en ai pas, à peine si je sors la tête de la terre, enterrée, oui, enterrée, lourde sous la terre lourde, plusieurs fois morte, combien ? à chaque fois que, chacune des fois où abusée, frappée, insultée, forcée, violée, morte et enterrée et lourde sous la terre lourde, et lourde sous la vie lourde, et toutes les dates de mes morts ne sont inscrites nulle part, aucune pierre tombale, aucun papier avec les dates de mes morts, et c’est peut-être cela que j’ai finalement à faire, œuvrer afin que les dates de mes morts soient inscrites, me battre pour que les dates de mes morts existent, cela à faire, cela à réparer, obliger, et peut-être que cela me fera fardeau en moins, peut-être que c’est cela qui pèse aussi dans le lourd de ma vie lourde, ces dates nulle part inscrites en dehors de moi, ces dates qui juste existent en moi et que je ne peux sortir afin de m’en alléger