Un caillou sur la mer

Un jour

nous ne revenons pas tel que la veille

nous n’arrivons plus

avec un oiseau vert et bavard sur le poing

nous ne sommes plus cet oiseau vert et bavard

et haut comme trois pommes

et tout plein d’histoires, d’images, de proverbes

et qui vole comme un aigle

mais avec les ailes d’un roitelet

nous sommes devenus le poing fermé

et vide

et froid

et muet

et c’est tout

nous constatons cela

et c’est tout

et ce n’est pas tout

nous ne sommes plus l’ami du prince joyeux

nous sommes celui du prince ténébreux

jamais le soleil ne musarde sur notre bouche

jamais notre chemise n’est guillerette

notre venue n’est plus annoncée

notre venue est-elle boudée ?

redoutée ?

sommes-nous l’ennui ?

sommes-nous la honte ?

sommes-nous ce qu’on redoute de devenir ?

la rivière ne chante pas notre arrivée

ni non plus le bol de café

nous voyons cela

et voilà tout

et quoi ?

et nous n’avons pas eu hier rendez-vous

avec la fin d’un de notre âge d’or

personne n’est venu

la maison est restée froide

nos lèvres sont restées closes

parmi nous-même

notre corps était là

et nous étions dedans

coincé dedans

et cela était écrit sur la tablette du destin

et voilà tout

le monde a-t-il changé ?

le monde n’a pas changé

c’est nous qui sommes

qui sommes quoi ?

qui ?

voilà que commencent des questions

et que nous ne savons répondre

voilà que des questions s’alignent

et barrent notre chemin

voilà que des questions se dressent

et font un bruit énorme

et c’est tout

et ce n’est pas tout

voilà que nous avons maintenant destin

c’est écrit

pas par nous écrit

c’est écrit

d’errer le poing fermé

d’errer en nous parmi des réponses muettes

des réponses très entières

et très noires et dressées

et c’est cela qui barre le chemin

cela qui nous barre

et quoi ?

et nous avons eu un oiseau vert et bavard sur le poing

nous avons été cet oiseau vert et bavard

et haut comme trois pommes

et tout plein d’histoires, d’images, de proverbes

et qui vole comme un aigle

mais avec les ailes d’un roitelet

l’avons été !

et ne le sommes plus

ne le sommes plus !

nous l’avons aimé

il était notre sucrerie

son cou se gonflait et brillait quand il parlait

ses yeux pétillaient à s’entendre

la rivière chantait

et le bol de café

et tout cela formait un fameux concerto

un bel accord

et nous ne le savions pas

et nous le savons maintenant

maintenant ?

maintenant nous errons parmi les non réponses

dans leur présence

dans notre absence

errons parmi les trous

trou nous-même

errons jusqu’à ce qu’on nous range

dans un placard

puisque oui

on nous rangera forcément pour toujours

dans un placard

qu’on finira bien par oublier

maintenant nous osons encore

et n’est-ce pas cela la folie ?

du bout des yeux

mais ce n’est pas les yeux qu’il faut

scruter les alentours

mais ce n’est pas dans les alentours

à la recherche de l’oiseau vert et bavard

et haut comme trois pommes

et tout plein d’histoires, d’images, de proverbes

et qui vole comme un aigle

mais avec les ailes d’un roitelet.